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Designers de mobilier suisses célèbres: de Le Corbusier à Julie Richoz

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La Suisse a donné au design de mobilier plusieurs figures de premier plan: Le Corbusier, né à La Chaux-de-Fonds, dont les fauteuils dessinés avec Charlotte Perriand et Pierre Jeanneret sont encore édités aujourd’hui; Max Bill, formé au Bauhaus et cofondateur de l’école d’Ulm; ou, plus près de nous, Alfredo Häberli et le collectif Atelier Oï. Cet article présente ces créateurs, les pièces précises qui les ont fait connaître, ce qui rattache leur travail à la Suisse, et les endroits où voir leurs meubles dans le pays. L’objectif n’est pas de dresser un palmarès, mais de relier chaque nom à des faits vérifiables et à des objets réels.

Le design suisse est souvent résumé à trois traits: sobriété formelle, qualité de fabrication, fonction avant l’ornement. La réalité est plus nuancée. Certains de ces designers ont travaillé en France, en Italie ou en Inde; plusieurs ont édité leurs pièces chez des fabricants étrangers; et la jeune génération se forme autant à Lausanne qu’à Zurich. Ce panorama suit un fil chronologique, des pionniers du mouvement moderne aux studios actifs aujourd’hui.

Aux origines: Le Corbusier et Pierre Jeanneret

Le Corbusier (1887-1965)

Charles-Édouard Jeanneret, dit Le Corbusier, est né le 6 octobre 1887 à La Chaux-de-Fonds, dans le canton de Neuchâtel, et mort le 27 août 1965 à Roquebrune-Cap-Martin, en France. Naturalisé français en 1930, il reste l’un des principaux représentants du mouvement moderne, aux côtés de Ludwig Mies van der Rohe et Walter Gropius. Son œuvre architecturale, répartie sur dix-sept sites dans sept pays, a été inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO le 17 juillet 2016. Voir la notice biographique de Wikipédia.

Son mobilier est né d’un travail à trois. En 1929, au Salon d’automne de Paris, l’équipe formée par Le Corbusier, son cousin Pierre Jeanneret et la designer Charlotte Perriand présente un ensemble de sièges en acier tubulaire cintré, aujourd’hui regroupé sous l’appellation « Collection LC ». Deux pièces sont devenues des références:

  • La chaise longue basculante, connue sous le code LC4, dont l’assise en berceau repose sur un piètement séparé qui permet d’incliner le corps. Le Corbusier parlait d’une « machine à reposer ».
  • Le fauteuil LC2, un volume cubique dont les coussins de cuir sont maintenus par une structure d’acier apparente.

Ces modèles ne sont pas de simples objets d’exposition: ils sont réédités depuis 1965 par le fabricant italien Cassina, qui détient les droits de la Collection LC. Le point important, souvent gommé dans les récits, est que la paternité de ces sièges est partagée. Perriand a joué un rôle central dans leur conception, ce que les catalogues récents reconnaissent enfin.

Pierre Jeanneret (1896-1967)

Pierre Jeanneret, né le 22 mars 1896 à Genève et mort le 4 décembre 1967, était le cousin et le proche collaborateur de Le Corbusier. Diplômé de l’École des beaux-arts de Genève, il rejoint l’agence de son cousin en 1922 et cosigne avec lui, en 1926, le manifeste des « Cinq points d’une architecture nouvelle ». Sa contribution au mobilier de la Collection LC est directe, puisqu’il fait partie du trio de 1929. Sa notice détaille son parcours.

Son apport le plus personnel se situe pourtant ailleurs. Au début des années 1950, Le Corbusier et lui lancent le chantier de Chandigarh, nouvelle capitale du Pendjab indien. Le Corbusier quitte le projet en cours de route; Jeanneret en devient l’architecte en chef et y reste quinze ans. Pour équiper les bâtiments administratifs, il dessine une série de sièges en teck et cannage, robustes et adaptés au climat local. Ces « chaises de Chandigarh », longtemps considérées comme du mobilier utilitaire, sont aujourd’hui très recherchées sur le marché du design vintage, où des exemplaires d’origine atteignent des prix élevés en vente aux enchères. Conformément à sa volonté, ses cendres ont été dispersées dans le lac Sukhna de Chandigarh.

Le modernisme suisse: Max Bill et Alfred Roth

Max Bill (1908-1994)

Max Bill est né le 22 décembre 1908 à Winterthour et mort le 9 décembre 1994 à Berlin. Son parcours résume à lui seul la circulation des idées entre la Suisse et l’Allemagne. Il commence par un apprentissage d’orfèvre à la Kunstgewerbeschule de Zurich (1924-1927), puis étudie de 1927 à 1928 au Bauhaus de Dessau, à l’époque où y enseignent Josef Albers, Wassily Kandinsky, Paul Klee et László Moholy-Nagy. Il devient ensuite l’une des figures de l’art concret zurichois. Sa biographie allemande documente ces étapes.

Son objet de mobilier le plus connu est le tabouret d’Ulm (Ulmer Hocker), conçu en 1954. Bill ne l’a pas dessiné seul: il l’a réalisé avec l’architecte néerlandais Hans Gugelot et le maître menuisier Paul Hildinger, à la Hochschule für Gestaltung d’Ulm, dont Bill fut le premier recteur à partir de 1953. Le tabouret illustre bien la logique de l’école: un objet simple, bon marché et polyvalent. Ses caractéristiques sont précises et vérifiables:

  • Trois planches assemblées par des queues droites, reliées en bas par une barre ronde.
  • Dimensions de 395 mm de large, 440 mm de haut et 295 mm de profondeur, pour un poids d’environ 2,1 kg.
  • Assise et flancs en épicéa tendre et peu coûteux, barre et patins en hêtre plus dur pour limiter l’éclatement du bois.

L’objet servait tour à tour de siège, de table d’appoint, de pupitre pour lire un manuscrit ou d’élément de rangement quand on l’empilait. Cette économie de moyens, où une seule pièce remplit plusieurs fonctions, résume mieux l’esprit du design fonctionnel suisse qu’un long discours. On retrouve cette filiation dans notre article sur l’influence du Bauhaus sur le design contemporain.

Alfred Roth (1903-1998)

Alfred Roth, né le 21 mai 1903 à Wangen an der Aare et mort le 20 octobre 1998 à Zurich, était architecte, designer et professeur. Il a travaillé dans l’atelier de Le Corbusier et Pierre Jeanneret à Paris, notamment sur les maisons du Weissenhof à Stuttgart, avant de mener une carrière d’architecte et de théoricien en Suisse. Son apport au mobilier reste secondaire par rapport à son travail bâti et à ses écrits, mais son parcours montre à quel point le rationalisme corbuséen a irrigué la scène zurichoise. Sa notice biographique précise ce cheminement.

La génération contemporaine: Hannes Wettstein et Alfredo Häberli

Hannes Wettstein (1958-2008)

Hannes Wettstein, né le 10 mars 1958 à Ascona et mort le 5 juillet 2008 à Zurich, est l’un des designers industriels suisses les plus influents de sa génération. Autodidacte, il se forme d’abord comme dessinateur en bâtiment, travaille au montage d’expositions, puis se met à son compte au début des années 1980. Sa biographie allemande retrace ce parcours singulier.

Sa première pièce remarquée est le système d’éclairage « Metro », dessiné en 1982 pour le fabricant Belux: c’est l’une des premières lampes basse tension tendues sur des câbles d’acier. Il fonde son agence à Zurich en 1991 et signe ensuite des sièges pour plusieurs éditeurs italiens, comme la chaise empilable « Juliette » pour Baleri ou des collections pour Molteni. En parallèle, il conçoit des aménagements intérieurs: l’agencement du Prime Tower à Zurich, longtemps le plus haut immeuble de Suisse, doit beaucoup à son studio, tout comme les décors de plusieurs émissions de la télévision suisse alémanique. Il a aussi enseigné à l’ETH Zurich de 1991 à 1996, puis à la Hochschule für Gestaltung de Karlsruhe. Après sa mort, son agence a été reprise par son associé Stephan Hürlemann.

Alfredo Häberli (1964-)

Alfredo Häberli est né en 1964 à Buenos Aires et arrivé en Suisse en 1977. Il obtient en 1991 son diplôme de design industriel à la Höhere Schule für Gestaltung de Zurich, récompensé par un prix. Après une première période en atelier partagé avec Christophe Marchand, il ouvre en 1999 son propre studio dans le quartier zurichois de Seefeld. Sa biographie recense ses collaborations.

Häberli travaille pour de nombreux éditeurs, parmi lesquels Alias, Moroso, Vitra, Zanotta, Iittala, Georg Jensen ou BMW. Deux de ses meubles sont particulièrement identifiés à son nom:

  • La chaise « Segesta », éditée par Alias, qui associe une coque aux lignes organiques à une structure métallique fine.
  • Le fauteuil « Take a Line for a Walk » pour Moroso, dont le titre reprend une formule de Paul Klee sur le dessin.

Son approche part souvent de l’observation du quotidien; il résume sa démarche par une phrase revenue dans plusieurs entretiens: « observer est la plus belle forme de penser ». En 2014, il a reçu le Grand Prix suisse de design décerné par l’Office fédéral de la culture, l’une des plus hautes distinctions du domaine en Suisse. Son travail dialogue avec celui des créateurs présentés dans notre article sur le mobilier signature de designers suisses contemporains.

Les studios collectifs: Atelier Oï et Jörg Boner

Atelier Oï

Atelier Oï a été fondé en 1991 à La Neuveville, dans le canton de Berne, par Aurel Aebi, Armand Louis et Patrick Reymond. Le nom « oï » vient du mot russe « troïka », l’attelage à trois, et renvoie à cette façon de créer à six mains. Le studio revendique une pratique volontairement transdisciplinaire, qui va de l’architecture et de l’architecture navale au design de produits et à la scénographie. Ces informations proviennent de la page « About » du studio.

Sur le plan du mobilier et du luminaire, Atelier Oï s’est fait connaître par un travail sur la matière et l’assemblage: pliage du métal, découpe, tressage. Pour l’éditeur italien Foscarini, le studio a dessiné la famille de suspensions « Allegretto », dont les lames métalliques légèrement incurvées jouent sur la transparence et le mouvement (voir la page produit de Foscarini). Le collectif a aussi collaboré avec des marques suisses et internationales comme USM et B&B Italia. Leur ancrage en Suisse romande en fait un bon point d’entrée vers d’autres créateurs présentés dans notre panorama de l’histoire du design de mobilier suisse.

Jörg Boner

Jörg Boner dirige un studio de design de produits à Zurich. Son travail se distingue par une méthode plutôt que par un style: pour chaque projet, l’équipe construit des maquettes en carton à l’échelle 1:1. Sur son site, Boner explique que ces modèles en carton gris ou blanc occupent une place « entre l’idée de départ et le produit fini », un état intermédiaire qui permet d’évaluer proportions et volumes avant de figer le meuble dans son matériau définitif. Il ne rejette pas l’impression 3D ni le fraisage, mais estime que ces techniques n’interviennent utilement qu’à un stade plus tardif. Cette approche est décrite sur son site officiel. Boner collabore avec plusieurs éditeurs suisses et internationaux et illustre bien la rencontre entre high-tech et artisanat dans le mobilier.

La relève: l’exemple de Julie Richoz et le rôle de l’ECAL

La formation joue un rôle décisif dans le renouvellement de la scène suisse. L’École cantonale d’art de Lausanne (ECAL) et la Haute école des arts de Berne, entre autres, ont formé une génération de designers désormais présents chez des éditeurs internationaux. Le parcours de Julie Richoz en donne une bonne illustration.

Julie Richoz est née en 1990 à Yverdon-les-Bains et a grandi principalement en France, à La Rochelle. Diplômée de l’ECAL en 2012, elle a d’abord été l’assistante du designer Pierre Charpin avant de fonder son studio à Paris la même année. Son travail porte sur le langage des objets, la matière et les savoir-faire artisanaux. Elle collabore avec des maisons comme Vitra, Alessi, HAY, Mattiazzi ou Alki, et ses pièces sont représentées par la Galerie kreo à Paris. En 2024, le Bon Marché lui a confié la relance de l’Atelier Pomone, pour lequel elle a dessiné des collections d’art de la table avec des manufactures françaises comme la Faïencerie de Gien et les Émaux de Longwy. Elle enseigne par ailleurs à l’ECAL. Ces éléments figurent dans sa notice biographique.

Ses distinctions sont documentées et institutionnelles: Grand Prix du jury de la Design Parade à la Villa Noailles en 2012, puis Swiss Design Award en 2015 et en 2019, un concours national organisé par l’Office fédéral de la culture. On mesure ici une différence utile pour le lecteur: le Swiss Design Award soutient des créateurs en début ou milieu de carrière, alors que le Grand Prix suisse de design récompense un parcours accompli, comme celui d’Alfredo Häberli. Pour qui veut se lancer, notre guide sur comment devenir designer de mobilier en Suisse détaille les écoles et les voies possibles.

Ce que ces parcours ont en commun

Plutôt que de dresser une liste de qualités abstraites, il est plus honnête de relever les points concrets que partagent ces créateurs.

D’abord, beaucoup ont fait carrière à l’étranger ou avec des éditeurs non suisses. Le Corbusier et Pierre Jeanneret ont travaillé à Paris et en Inde, Max Bill a dirigé une école en Allemagne, Häberli et Wettstein éditent l’essentiel de leurs meubles en Italie, et Julie Richoz travaille depuis Paris. La « signature suisse » se joue donc moins sur le lieu de production que sur une manière de concevoir.

Ensuite, la fonction prime sur le décor. Du tabouret d’Ulm aux maquettes en carton de Jörg Boner, on retrouve une même volonté de réduire l’objet à sa nécessité, une logique proche de celle décrite dans notre article sur le mobilier design minimaliste.

Enfin, la fabrication compte autant que le dessin. Le choix précis des essences de bois pour le tabouret d’Ulm, ou l’attention de Boner à l’échelle 1:1, rappellent que le design suisse reste lié à des savoir-faire d’atelier, un lien que l’on retrouve dans l’art du menuisier et les étapes d’un meuble sur mesure.

Où voir et acheter du design suisse

Plusieurs institutions présentent régulièrement ces créateurs et leurs pièces:

  • Le Museum für Gestaltung de Zurich conserve une importante collection de design et d’affiches, et a consacré à Alfredo Häberli une exposition monographique en 2008.
  • Le Vitra Design Museum, à Weil am Rhein juste au-delà de la frontière suisse près de Bâle, expose des classiques du mobilier moderne, dont plusieurs pièces liées à la Collection LC.
  • Le mudac à Lausanne, musée cantonal de design et d’arts appliqués contemporains, montre le travail de designers actifs aujourd’hui.

Pour l’achat, la distinction entre pièces vintage et rééditions est importante. Un fauteuil LC2 ou LC4 acheté neuf est une réédition sous licence Cassina; une chaise de Chandigarh d’origine relève, elle, du marché de la collection et des ventes aux enchères, avec des questions d’authenticité et de provenance à vérifier. Pour repérer les éditeurs et fabricants, le panorama des meilleures marques de mobilier suisse reste un bon point de départ.

En résumé

Le design de mobilier suisse ne se résume pas à une esthétique unique. Il tient plutôt à une constance: des objets pensés pour durer, une attention à la fabrication, et une capacité à circuler entre les pays et les disciplines. De la Collection LC rééditée par Cassina au tabouret d’Ulm, des suspensions d’Atelier Oï aux maquettes en carton de Jörg Boner, ces pièces ont en commun d’être vérifiables, datées et attribuées, loin des généralités sur la « précision suisse ». Pour prolonger, on peut lire notre comparaison avec l’influence du design italien sur le mobilier suisse ou explorer le design organique et ses courbes.