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Comment devenir designer de mobilier en Suisse ?

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Le titre de « designer de mobilier » n’est protégé par aucun diplôme suisse. Aucune école ne délivre ce titre, aucune loi ne le réserve. Ce qui se joue réellement dans un parcours suisse tient à deux séries de portes bien concrètes : les concours d’admission des hautes écoles, qui filtrent l’entrée en formation, puis les règles qui s’appliquent à un meuble dès qu’il est mis sur le marché, protégé ou vendu sous une indication de provenance suisse.

Ces portes se franchissent dans un ordre précis, et chacune a ses chiffres : une année d’expérience exigée ici, un concours obligatoire là, 200 francs pour cinq ans de protection, 60 % du coût de revient pour écrire « Swiss made ». C’est cet enchaînement qui suit.

Aucun diplôme ne s’appelle « design de mobilier »

En Suisse, la formation supérieure correspondante s’appelle design de produit ou design industriel. Le mobilier n’y est qu’un terrain d’application parmi d’autres. Deux niveaux coexistent : une école supérieure délivre après deux ans au moins un diplôme de designer ES en design de produit, tandis qu’une haute école spécialisée délivre un bachelor après trois ans au moins, selon la description officielle du métier publiée par le portail suisse de l’orientation.

À l’ECAL, le cursus s’appelle Bachelor Design Industriel : six semestres, 180 ECTS, et un titre délivré sous la forme « Bachelor of Arts HES-SO en Design Industriel et de Produits ». Le master qui lui fait suite compte quatre semestres et 120 ECTS, pour un « Master of Arts HES-SO en Design avec orientation en Design de Produit ».

Attention au piège du nom de filière. Le bachelor en Design Produit, Bijou et accessoires de la HEAD à Genève porte, lui aussi, un titre HES-SO en design industriel et de produits, mais son objet déclaré est celui des « produits liés à la personne », c’est-à-dire la montre, le bijou et la joaillerie, ainsi que les accessoires au sens large, produits « intelligents » compris. Une personne qui vise la chaise ou le canapé ne trouvera pas là son terrain principal. À Zurich, la ZHdK propose une filière Industrial Design distincte. Lisez le descriptif d’orientation avant le nom de l’école : c’est lui qui détermine sur quels objets vous travaillerez pendant trois ans.

Les trois portes d’entrée vers un bachelor HES

Les conditions publiées par l’ECAL montrent bien la logique. Il faut d’abord un titre du secondaire II : maturité gymnasiale, maturité professionnelle ou diplôme d’une école de culture générale. Ensuite, l’admission « s’opère par voie de concours ». Enfin, les candidats qui ne possèdent pas de maturité professionnelle ni de titre secondaire assorti d’un CFC du domaine visé doivent justifier d’« une expérience professionnelle attestée d’une durée minimale d’une année » dans ce domaine. Les candidats non francophones sans scolarité en Suisse doivent démontrer un français de niveau B2.

Schéma des trois profils d'entrée vers un bachelor HES en design de produit, convergeant vers un concours d'admission commun, puis vers un bachelor de 180 ECTS et un master facultatif de 120 ECTS.
Trois profils, un même concours : les conditions d’admission publiées par l’ECAL, vérifiées en août 2026. Illustration originale Mobilier.ch.

L’année propédeutique remplace cette année d’expérience. À l’ECAL, cette formation d’une année s’adresse notamment aux titulaires d’un certificat de culture générale obtenu dans un gymnase vaudois ou d’un titre reconnu équivalent, et son admission repose sur un dossier personnel et un entretien avec le jury. L’école précise elle-même que la réussite de l’année propédeutique ne garantit pas une admission automatique en bachelor, puisque celle-ci reste subordonnée au concours. C’est la nuance que beaucoup de candidats découvrent trop tard : la propédeutique prépare au concours, elle ne le remplace pas.

Ce que le concours évalue réellement

Le contenu des épreuves en dit plus long que n’importe quelle brochure. À la ZHdK, la procédure d’admission en Industrial Design se déroule en deux temps. Le premier repose sur un portfolio individuel documentant les travaux personnels, accompagné d’un travail à domicile ; l’école indique un maximum de cinq à sept projets. Le second est une épreuve sur place, qui combine dessin, écriture, exercice pratique, construction de maquette et entretien personnel.

Trois conséquences pratiques pour préparer un dossier :

Montrez le processus, pas seulement l’objet fini. Un jury qui vous fait dessiner et maquetter pendant une journée cherche une capacité à explorer, pas une image de rendu. Croquis, essais ratés, variantes et prototypes en carton pèsent davantage qu’une vue 3D léchée.

Sachez écrire sur votre travail. L’épreuve comprend une partie écrite. Un projet que l’on ne sait pas expliquer en un paragraphe passe mal, à l’école comme plus tard devant un fabricant.

Travaillez la main. La construction de maquette figure explicitement au programme. C’est aussi ce que réclame le mobilier, où une proportion se juge à l’échelle 1 et non sur écran.

La voie de l’atelier : CFC, puis maturité professionnelle

Passer par l’apprentissage n’est pas un détour. Un CFC du domaine assorti d’une maturité professionnelle est précisément le profil qui n’a pas à justifier d’une année d’expérience supplémentaire au moment de s’inscrire au concours.

La formation initiale de menuisier·ère CFC et d’ébéniste CFC dure quatre ans et comprend 44 jours de cours interentreprises répartis sur ces quatre années, selon la fédération romande de la branche. Côté fédéral, la profession « Ébéniste/menuisière et ébéniste/menuisier CFC » est régie par une ordonnance du 14 août 2013 ; d’après les données de l’Office fédéral de la statistique reprises par la Haute école fédérale en formation professionnelle, 3'860 personnes suivaient cette formation de quatre ans en 2022/23.

Un détail explique pourquoi les ateliers ouvrent des places d’apprentissage : la même enquête chiffre les coûts bruts d’une formation à 112'360 francs sur quatre ans, pour 148'920 francs de prestations productives fournies par la personne en formation, soit un bénéfice net moyen de 36'570 francs par contrat. L’atelier qui vous forme y trouve son compte, ce qui vous donne un argument concret lors d’une candidature.

Cette voie ouvre ensuite le brevet fédéral de chef·fe de projet, le diplôme fédéral de maître, ou des études ES, bachelor et master en technique du bois. Elle donne surtout ce qui manque le plus aux jeunes designers : la connaissance de ce qui se fabrique. Nos articles sur les étapes d’un meuble sur mesure et sur la manière de dialoguer avec un ébéniste donnent une idée du vocabulaire et des contraintes que ce métier impose à un dessin.

Mettre un meuble sur le marché : ce que la loi exige

C’est la partie que les écoles couvrent peu et qui décide pourtant de la viabilité d’un projet.

Le meuble entre dans le champ de la loi fédérale sur la sécurité des produits (LSPro, RS 930.11), qui contient des prescriptions concernant la sécurité des produits mis sur le marché et impose notamment au producteur, à l’importateur et au distributeur de communiquer aux organes d’exécution compétents les risques que peut présenter le produit et de livrer des informations sur sa traçabilité.

La surveillance du marché est exercée par le Bureau de prévention des accidents (BPA) sur mandat du SECO. Les meubles figurent explicitement dans son périmètre, au titre des produits qui ne relèvent d’aucune directive spécifique. Le BPA rappelle que les opérateurs économiques, fabricants comme importateurs et distributeurs, doivent s’assurer de la conformité de chaque produit avant sa commercialisation. En cas de non-conformité, il peut prononcer une interdiction de vente, une mise en garde ou un rappel, et facture des émoluments pour ses activités de surveillance.

Pour un meuble destiné à un espace public, s’ajoutent les exigences de protection incendie, dont la logique et les documents à réclamer sont détaillés dans notre dossier sur le choix d’un fauteuil conforme pour les espaces publics suisses.

Protéger un dessin : le dépôt de design à l’IPI

L’Institut fédéral de la propriété intellectuelle cite lui-même le fauteuil parmi les créations tridimensionnelles protégeables comme designs, aux côtés de la montre et de la lampe. Deux conditions : le design doit être nouveau, et il doit se distinguer de créations existantes par des caractéristiques majeures dans l’impression générale qu’il dégage. Sont notamment exclus les idées et concepts, ainsi que les designs qui découlent exclusivement de la réalisation d’une fonction technique.

Quatre points comptent pour un jeune créateur :

Le coût est modeste. La taxe de base est de 200 francs pour cinq ans de protection ; chaque design supplémentaire déposé dans la même demande coûte 100 francs, la taxe de base étant plafonnée à 700 francs, et chaque représentation supplémentaire 20 francs. La protection se prolonge ensuite par tranches de cinq ans, jusqu’à 25 ans au maximum, la taxe de prolongation étant identique à la taxe de base.

L’IPI ne vérifie pas la nouveauté. L’examen porte sur les exigences formelles de la demande. Un enregistrement ne prouve donc pas qu’un design est réellement nouveau : cette question ne se tranche qu’en cas de litige.

Il existe un délai de grâce de douze mois. L’article 3 de la loi sur la protection des designs laisse, dans certaines circonstances, jusqu’à douze mois à compter de la divulgation pour demander l’enregistrement. Un prototype montré sur un stand ou publié en ligne ne détruit donc pas automatiquement la nouveauté en Suisse. Ce délai relève toutefois du droit suisse : avant de publier, vérifiez ce qui s’applique dans les pays où vous voudriez aussi protéger la pièce.

Le délai de priorité pour l’étranger est de six mois. Les articles 22 et 23 de la même loi permettent de revendiquer la date du premier dépôt suisse pendant six mois pour protéger le design ailleurs.

Écrire « Swiss made » sur un meuble

L’argument suisse est un actif commercial encadré. Pour un produit industriel, 60 % au moins du coût de revient, coûts de recherche et développement compris, doivent être générés en Suisse. À cela s’ajoute une condition de fabrication : l’activité qui confère au produit ses caractéristiques essentielles doit se dérouler en Suisse, et une étape essentielle de la fabrication proprement dite doit y être effectuée. Les modalités de calcul figurent aux articles 52g, 52i et 52j de l’ordonnance sur la protection des marques, avec des exceptions pour les matières premières indisponibles en quantité suffisante en Suisse et pour les composants secondaires.

Concrètement : un meuble dessiné à Lausanne, fabriqué en Europe de l’Est et simplement assemblé en Suisse ne remplit pas mécaniquement ces conditions. Le calcul se fait poste par poste, sur le coût de revient réel. Si votre argumentaire commercial repose sur l’origine, préparez ce calcul avant d’imprimer les étiquettes. Les repères sur les labels et certifications matières sont réunis dans notre guide des labels éco-responsables du mobilier.

Statut d’indépendant : ce que la caisse de compensation vérifie

Beaucoup de designers de mobilier travaillent à leur compte. Le statut d’indépendant ne se décrète pas : c’est la caisse de compensation AVS qui décide si l’activité exercée est reconnue comme indépendante au sens des assurances sociales. Elle examine notamment si l’activité est exercée en son propre nom et pour son propre compte, s’il existe une liberté dans l’organisation du travail et si le risque économique est assumé ; une infrastructure propre et une clientèle diversifiée peuvent être déterminantes.

Les conséquences sont chiffrables. Les indépendants sont obligatoirement assurés à l’AVS, à l’AI, aux APG et aux allocations familiales, avec un taux AVS/AI/APG qui varie entre 5,371 % et 10 % selon le revenu et une cotisation minimale de 530 francs par an. En revanche, l’assurance-accidents, la prévoyance professionnelle et l’assurance d’indemnités journalières ne sont pas obligatoires, et un indépendant n’est pas assuré contre le chômage. Ces éléments appartiennent au calcul du tarif horaire, au même titre que le prix des matériaux.

Se faire connaître : prix fédéraux plutôt que salons périmés

La Confédération soutient le design par un concours annuel. Environ 17 prix de 25'000 francs chacun sont décernés dans le cadre des Prix suisses de design, dont une catégorie consacrée au design de produit ; le concours est ouvert aux designers suisses vivant en Suisse ou à l’étranger, ainsi qu’aux designers domiciliés en Suisse. Le Grand Prix suisse de design, distinction séparée pour une carrière, est doté de 40'000 francs par lauréat. L’Office fédéral de la culture, conseillé par la Commission fédérale du design, acquiert par ailleurs des travaux de designers suisses qu’il intègre à la Collection d’art de la Confédération.

Côté manifestations, méfiez-vous des listes recopiées d’année en année. Designers’ Saturday, à Langenthal, se tenait depuis 1987 et attirait quelque 15'000 visiteurs par édition : son arrêt définitif a été annoncé le 5 novembre 2020, les pertes liées à l’annulation de l’édition de cette année-là ayant privé la manifestation de sa base financière. Un calendrier vérifié des salons suisses actuellement annoncés figure dans notre guide des salons du meuble et du design en Suisse. Pour situer votre travail dans une filiation locale, le panorama des designers de mobilier suisses est un point de départ plus utile qu’une liste de tendances.

Erreurs fréquentes

Choisir une école sur son nom plutôt que sur son orientation. Deux bachelors peuvent porter le même intitulé HES-SO et travailler sur des objets sans rapport, le bijou d’un côté, le mobilier de l’autre.

Croire que l’année propédeutique vaut admission. Elle prépare au concours, qui reste obligatoire.

Publier un prototype avant de réfléchir au dépôt. Le délai de grâce de douze mois existe en Suisse, mais il ne couvre pas tous les pays où vous voudrez peut-être vendre.

Confondre conformité et étiquette. Aucune mention marketing ne remplace la démonstration de conformité exigée avant la commercialisation, ni la traçabilité que les organes d’exécution peuvent réclamer.

Utiliser « Swiss made » par habitude. Le seuil de 60 % du coût de revient et l’exigence d’une étape essentielle de fabrication en Suisse se calculent, ils ne s’estiment pas.

Oublier les charges du statut d’indépendant dans le tarif. Pas de chômage, pas de LPP obligatoire, pas d’assurance-accidents automatique : ces lignes doivent apparaître dans le prix de vente.

Récapitulatif avant de se lancer

  1. Identifiez l’orientation, pas seulement l’école : design industriel et de produits pour le mobilier, bijou et accessoires pour les objets liés à la personne.
  2. Vérifiez votre profil d’admission : CFC du domaine avec maturité professionnelle, ou maturité complétée par une année propédeutique ou une année d’expérience attestée.
  3. Préparez un portfolio de processus, cinq à sept projets, avec croquis, maquettes et texte.
  4. Si vous hésitez, l’apprentissage d’ébéniste ou de menuisier dure quatre ans et donne la culture de fabrication que le concours ne peut pas enseigner.
  5. Avant la première vente : conformité LSPro, documentation, traçabilité.
  6. Avant la première publication d’un prototype : dépôt de design à 200 francs pour cinq ans, ou décision assumée de ne pas déposer.
  7. Avant le premier tarif horaire : décision de la caisse de compensation, cotisations AVS/AI/APG et assurances non obligatoires.

Sources