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L'influence du Bauhaus sur le design contemporain

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L’essentiel en bref

Le Bauhaus est une école d’art allemande qui a fonctionné de 1919 à 1933, d’abord à Weimar, puis à Dessau et enfin à Berlin. Son idée directrice tient en une phrase: réunir l’art, l’artisanat et la production industrielle pour fabriquer des objets utiles, sobres et reproductibles en série. En quatorze ans d’existence, l’école a formé des designers dont les meubles se vendent encore aujourd’hui, et elle a diffusé une grammaire visuelle (formes géométriques, absence d’ornement, matériaux apparents) que l’on retrouve dans le mobilier scandinave, le mobilier suisse d’après-guerre et jusque dans les interfaces numériques.

Pour la Suisse, le lien est direct et concret: le designer zurichois d’origine winterthouroise Max Bill a étudié au Bauhaus de Dessau entre 1927 et 1929, avant de cofonder en 1953 l’École supérieure de la forme (Hochschule für Gestaltung) d’Ulm, souvent décrite comme l’héritière du Bauhaus. Comprendre le Bauhaus, c’est donc comprendre une bonne part de la culture du design qui irrigue encore les ateliers et les écoles suisses.

Cet article retrace l’histoire de l’école, détaille ses pièces les plus copiées, distingue les faits établis des légendes, puis donne des repères applicables pour intégrer cet esprit chez soi sans tomber dans le pastiche.

L’histoire du Bauhaus: trois villes, trois directeurs

La fondation à Weimar en 1919

Le Staatliches Bauhaus est fondé en 1919 à Weimar par l’architecte Walter Gropius (1883-1969), dans une Allemagne sortie exsangue de la Première Guerre mondiale. Le nom signifie littéralement « maison du bâtir ». L’école naît de la fusion de deux établissements weimariens préexistants, une académie des beaux-arts et une école des arts appliqués, ce qui explique sa volonté de décloisonner les disciplines dès l’origine.

Le projet pédagogique repose sur l’idée de Gesamtkunstwerk, l’« œuvre d’art totale », où peinture, sculpture, architecture et artisanat convergent vers un même but. Les étudiants suivent d’abord un cours préliminaire (le Vorkurs), puis passent par des ateliers dirigés en tandem par un artiste et un artisan. Le corps enseignant réunit des noms qui deviendront majeurs: les peintres Paul Klee et Wassily Kandinsky, le photographe et plasticien László Moholy-Nagy, ou encore la tisserande Gunta Stölzl, seule femme à diriger un atelier de l’école.

Le déménagement à Dessau et l’âge d’or

En 1925, pour des raisons politiques et budgétaires, l’école quitte Weimar pour Dessau. Gropius y conçoit le bâtiment qui reste l’image emblématique du mouvement: une structure de béton, d’acier et de verre, aux façades vitrées continues, achevée en 1926. C’est la période de Dessau (1925-1932) qui donne au Bauhaus sa renommée internationale et la plupart de ses meubles iconiques.

L’école change de direction plusieurs fois. Walter Gropius dirige de 1919 à 1928, puis l’architecte suisse alémanique de formation Hannes Meyer prend le relais de 1928 à 1930, avant d’être renvoyé par le maire de Dessau sur fond de soupçons de sympathies communistes. Ludwig Mies van der Rohe assure la direction de 1930 à 1933. Le bâtiment de Dessau, avec ceux de Weimar et de Bernau, figure depuis 1996 sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, ce qui témoigne de la valeur historique reconnue à l’ensemble.

Berlin, la fermeture de 1933 et la diaspora

En 1932, la pression du contexte politique force le Bauhaus à quitter Dessau pour Berlin, où il fonctionne comme institut privé dans une ancienne usine. En 1933, sous la pression du régime nazi qui y voit un foyer d’« intellectualisme communiste », la direction de l’école prononce elle-même sa dissolution.

La fermeture ne met pas fin à l’influence du mouvement, au contraire. De nombreux enseignants et élèves émigrent. Gropius et Marcel Breuer rejoignent les États-Unis et enseignent à Harvard; Mies van der Rohe s’installe à Chicago. Cette diaspora diffuse les principes de l’école bien au-delà de l’Allemagne et prépare l’essor de ce que l’on appellera le Style international. Un cas souvent cité est la Ville blanche de Tel-Aviv, où des architectes juifs formés dans l’esprit du Bauhaus ont bâti l’une des plus fortes concentrations d’architecture moderne au monde.

Les principes fondamentaux, sans les clichés

La fonction avant l’ornement

La formule « la forme suit la fonction » est antérieure au Bauhaus (elle est attribuée à l’architecte américain Louis Sullivan), mais l’école en fait un principe de travail concret. L’objet doit d’abord répondre à un usage réel; la beauté découle de la justesse de la solution technique, pas d’un décor rapporté. Cette position s’oppose frontalement à l’exubérance ornementale de l’Art nouveau qui domine encore au début du XXe siècle.

Il faut nuancer une idée reçue: le Bauhaus n’a pas produit un style unique et figé. Entre la période expressionniste des débuts à Weimar, le tournant plus industriel de Dessau et la direction de Mies, les orientations ont beaucoup varié. Parler d’« un » style Bauhaus est donc un raccourci commode mais imprécis.

Réconcilier l’art et l’industrie

Le credo le plus durable de l’école est la volonté de marier création artistique et production de masse. Gropius voit dans la machine non pas une menace pour l’artisan, mais un moyen de diffuser des objets bien conçus à grande échelle et à prix abordable. Les ateliers expérimentent en conséquence des matériaux industriels: acier tubulaire, verre, contreplaqué, béton.

Cette ambition n’a été que partiellement atteinte du vivant de l’école. Beaucoup de pièces « pensées pour la série » sont restées coûteuses et destinées à une clientèle aisée. La production en très grand nombre viendra surtout plus tard, avec les rééditions industrielles d’après-guerre.

Le décloisonnement des métiers

La pédagogie du Bauhaus repose sur la circulation entre ateliers: métal, tissage, menuiserie, céramique, typographie, théâtre. Un étudiant apprend en fabriquant, sous la double tutelle d’un « maître de la forme » et d’un « maître de l’artisanat ». Cette transversalité explique pourquoi le même vocabulaire formel se retrouve d’un objet à l’autre, du luminaire à la chaise, et pourquoi l’école a autant marqué le graphisme et la typographie que le mobilier.

Les pièces iconiques: ce que l’on sait vraiment

La chaise Wassily de Marcel Breuer (1925-1926)

La chaise dite Wassily, aussi appelée modèle B3, est conçue par Marcel Breuer en 1925-1926, alors qu’il dirige l’atelier de menuiserie du Bauhaus à Dessau. C’est la première fois que de l’acier tubulaire cintré et poli sert à la fois de structure porteuse et d’élément décoratif d’un meuble. Breuer raconte s’être inspiré du guidon de sa bicyclette Adler et avoir fait appel aux techniques des plombiers locaux pour cintrer les tubes.

Le nom « Wassily » est une invention commerciale tardive: le siège n’a pas été dessiné pour le peintre Wassily Kandinsky, collègue de Breuer. Kandinsky a simplement admiré le modèle terminé, et Breuer lui en a fabriqué un exemplaire pour ses appartements. L’appellation apparaît des décennies plus tard, quand le fabricant italien Gavina rééedite la chaise et exhume l’anecdote. Les premières versions, produites vers la fin des années 1920 par Thonet sous le nom B3, utilisaient des sangles en Eisengarn (un fil de coton ciré très résistant), améliorées par Margaretha Reichardt, étudiante de l’atelier de tissage.

La chaise cantilever et la querelle des brevets

Le principe de la chaise « cantilever », ou chaise sans pieds arrière, tenue par un piètement en porte-à-faux formant un S ou un L, est l’une des grandes trouvailles de cette époque. Elle offre une légère souplesse au repos et une silhouette flottante. Sa paternité a donné lieu à un litige juridique réel: le designer néerlandais Mart Stam, l’architecte Mies van der Rohe et Marcel Breuer ont chacun revendiqué des versions proches à la fin des années 1920. Un tribunal a finalement reconnu à Mart Stam le brevet européen du modèle. Cet épisode rappelle que l’histoire du design est faite de collaborations, de rivalités et de procès, pas seulement de génies isolés.

La chaise Barcelona de Mies van der Rohe et Lilly Reich (1929)

La chaise Barcelona est dessinée en 1929 par Ludwig Mies van der Rohe avec Lilly Reich, longtemps laissée dans l’ombre par les récits centrés sur Mies. Elle est créée pour le pavillon allemand de l’Exposition internationale de Barcelone, où elle est destinée à accueillir le couple royal espagnol lors de la cérémonie d’ouverture. Contrairement à l’idéal social de meubles bon marché revendiqué par une partie du Bauhaus, cette pièce est un objet de prestige, largement fait main malgré son apparence industrielle.

Le nom « Barcelona » ne s’impose qu’en 1987. La firme américaine Knoll la produit sous licence depuis 1964; le châssis, d’abord boulonné, est redessiné vers 1950 en acier inoxydable d’une seule pièce, à la finition plus lisse. Chaque exemplaire authentique porte la signature de Mies gravée dans le cadre. C’est aussi l’un des meubles les plus copiés au monde, ce qui explique les écarts de prix considérables entre une édition sous licence et une réplique anonyme.

L’héritage: du Style international au design suisse

Le Style international en architecture

Les architectes formés ou inspirés par le Bauhaus alimentent le Style international, courant dominant de l’architecture moderne des années 1920 aux années 1970. Ses traits: volumes rectilignes, façades lisses sans ornement, plans ouverts, emploi franc du verre, de l’acier et du béton. Le Seagram Building de New York (1955-1958), conçu par Mies van der Rohe avec Philip Johnson, en est l’exemple canonique: une tour de bronze et de verre de trente-huit étages, retirée de la rue par un parvis, qui a servi de modèle à d’innombrables gratte-ciel.

Le maillon suisse: Max Bill et l’école d’Ulm

C’est ici que le fil rejoint la Suisse. Max Bill (1908-1994), né à Winterthour, se forme au Bauhaus de Dessau de 1927 à 1929 auprès de Kandinsky, Klee et Oskar Schlemmer. De retour à Zurich, il devient l’une des figures les plus influentes du design graphique suisse et de l’art concret. En 1953, il cofonde avec Inge Aicher-Scholl et Otl Aicher l’École supérieure de la forme d’Ulm (Hochschule für Gestaltung), dont il dessine le bâtiment et dont il est le premier recteur.

L’école d’Ulm, active jusqu’en 1968, prolonge et corrige le Bauhaus: elle ajoute à l’union de l’art et de la technique des disciplines comme la sociologie, la sémiotique et la théorie des systèmes. Elle est souvent citée comme l’égale du Bauhaus par son influence, notamment via sa collaboration avec la marque Braun, qui a façonné toute une culture de l’objet fonctionnel. Ce sont ces principes de clarté et de rigueur que l’on retrouve dans une bonne part du mobilier design minimaliste et dans l’histoire du mobilier suisse, très marqué par le fonctionnalisme.

Un vocabulaire qui déborde du meuble

L’influence du Bauhaus ne s’arrête pas au fauteuil. Ses principes d’économie de moyens et de lisibilité irriguent la typographie, la signalétique et, plus tard, le design numérique. Les mêmes exigences (hiérarchie claire, absence de décor superflu, priorité à l’usage) guident aujourd’hui les concepteurs d’interfaces. Le parallèle a ses limites, mais il éclaire pourquoi ce langage visuel du début du XXe siècle reste opérant à l’écran.

Reconnaître une pièce d’inspiration Bauhaus

Avant d’acheter ou de meubler, quelques repères concrets aident à distinguer une pièce réellement dans cet esprit d’une simple étiquette marketing:

  • La structure est souvent en acier tubulaire cintré, chromé ou laqué, visible et assumée plutôt que dissimulée.
  • L’ornement est absent: pas de moulure, pas de sculpture, pas de placage décoratif. La matière et l’assemblage font l’esthétique.
  • Les formes se réduisent à des figures géométriques simples: rectangles, cercles, cylindres.
  • La palette privilégie les couleurs primaires (rouge, jaune, bleu) associées à des neutres (noir, blanc, gris), héritage de l’enseignement de la couleur à l’école.
  • Pour les rééditions sous licence (Knoll, Thonet, Vitra pour certaines pièces), la traçabilité et la signature du fabricant distinguent l’original de la copie, avec un écart de prix qui va souvent de un à cinq ou davantage.

Ce dernier point compte si vous chinez: sur le marché de l’occasion, une chaise cantilever ou un fauteuil Wassily peuvent aller de la réplique à quelques dizaines de francs jusqu’à l’édition historique valant plusieurs milliers. Nos repères pour acheter des meubles vintage en Suisse s’appliquent ici: vérifier la provenance, les marquages et l’état des chromes.

Intégrer l’esprit Bauhaus chez soi, concrètement

Choisir la sobriété plutôt que le pastiche

L’erreur la plus fréquente consiste à accumuler les pièces « iconiques » jusqu’à transformer un salon en showroom. L’esprit du Bauhaus est fait de retenue: une seule pièce forte, un fauteuil en acier tubulaire par exemple, suffit souvent à donner le ton dans un ensemble par ailleurs neutre. Épurez d’abord, décorez ensuite.

Travailler la couleur avec méthode

Plutôt que de repeindre toute une pièce, réservez la couleur primaire à un point d’accent: un mur, une porte, un textile. Le reste en tons neutres met en valeur la lumière et les volumes. Cette logique de contraste maîtrisé rejoint ce que nous détaillons dans notre article sur la psychologie des couleurs et la perception de l’espace et sur les tendances couleur du mobilier.

Miser sur des matériaux honnêtes

Métal, verre, cuir, contreplaqué clair: les matériaux du Bauhaus se montrent tels qu’ils sont. Le métal dans le mobilier offre exactement cette lisibilité structurelle. Un piètement en acier apparent, une tablette de verre, une assise en cuir naturel suffisent à créer l’atmosphère sans surcharge.

Penser modularité et espace ouvert

Le Bauhaus a très tôt réfléchi à des intérieurs flexibles et à l’optimisation des petites surfaces, un enjeu toujours d’actualité dans les logements suisses. Des rangements modulaires, des cloisons mobiles ou du mobilier transformable prolongent cet esprit. Voyez à ce sujet nos guides sur les cloisons amovibles et sur les casiers modulaires.

Soigner l’éclairage fonctionnel

L’éclairage tient une place réelle dans la pédagogie Bauhaus: les lampes de l’atelier de métal, comme celles de Marianne Brandt et Wilhelm Wagenfeld, en sont des exemples célèbres. Chez soi, cela se traduit par des sources multiples et ponctuelles plutôt qu’un unique plafonnier. Nos articles sur l’éclairage intérieur et le choix de la température de couleur donnent des repères chiffrés pour doser l’ambiance sans trahir la sobriété du style.

Ce que le Bauhaus n’est pas

Deux malentendus méritent d’être levés. D’abord, « Bauhaus » ne désigne pas un style décoratif figé que l’on appliquerait comme un papier peint: c’est une école et une méthode, dont les productions ont beaucoup évolué en quatorze ans. Ensuite, la vulgate qui présente ces meubles comme des objets « pour le peuple » demande nuance: beaucoup furent, de leur temps, chers et confidentiels. Leur démocratisation est venue plus tard, avec l’industrie et parfois la copie.

Retenir cela évite deux pièges symétriques: réduire le Bauhaus à quelques chaises célèbres, ou le mythifier en projet social pleinement abouti. La réalité est plus intéressante: une expérience pédagogique courte, traversée de tensions, dont l’onde de choc a duré un siècle et dont la Suisse, via Max Bill et l’école d’Ulm, a été l’un des relais majeurs.

Sources